Pour rappel, ce que j'ai écrit n'est toujours pas scientifique, j'ai seulement envie de donner une approche un peu différente de ce que j'ai l'habitude de voir dans les bouquins, j'essaie d'être plus proche du lecteur lambda sans toutefois avoir la prétention de faire vraiment de la "vulgarisation". J'ai seulement envie de vous rendre curieux, comme je crois l'avoir dit précédemment. Amis étudiants, il est donc risqué de vous baser sur ceci pour un quelconque exposé/dossier/examen. Je tiens d'ailleurs à préciser que, faute de mieux (ou plutôt faute de plus), je me suis principalement appuyée sur le livre de Valentin Denis sobrement intitulé Van Eyck, publié chez Nathan en 1982 et un peu sur L'ABCdaire de Van Eyck de Damien Sausset, chez Flammarion.
Dans le premier épisode, j'avais déjà parlé du contexte artistique, brièvement, en évocant les parallèles entre la peinture du XVème siècle flamand et le quattrocento italien. Concrètement, il y a des points communs entre les recherches des peintres qu'ils soient flamands ou italiens (dans l'ensemble, quelque chose qui se veut représentatif de la réalité avec diverses astuces pour y arriver, comme la perspective) mais il y a surtout une grosse différence, si les italiens recherchent des compositions harmonieuses, idéales et restent dans la synthèse; les flamands rechercheront le détail et le "réalisme" avec une vision plutôt analytique. Donc tout simplement, un artiste italien va privilégier quelque chose de clair et aéré, les corps seront idéalisés alors qu'un artiste flamand va accumuler des détails minuscules et très très précis et choisir de faire des représentations de ses modèles tels qu'ils sont vraiment, défauts compris (enfin tout est relatif hein, on atteint très vite la caricature sinon). Dans un cas comme dans l'autre, certains artistes font bien sûr preuve d'une virtuosité plutôt épatante. Le retable de Van Eyck est un bon exemple pour illustrer ces recherches : il a peint quelque chose de vraisemblable visuellement (l'agneau est tout ce qu'il y a de plus ovin à nos yeux, il a été l'un des premiers(voir le premier) à avoir introduit la profondeur plutôt qu'un arrière-plan plat) en apportant un très grand soin dans l'accumulation et la diversité des détails, les effets de matière (le textile, les pierres précieuses, l'eau etc), des corps "réalistes" et des visages expressifs. Le tout est bien sûr permis, en plus du talent, par une évolution technologique (mais si) considérable : l'amélioration de la peinture à l'huile par Van Eyck lui-même. Comme autre artiste représentatif des grands maîtres flamands, vous pouvez aller jeter un oeil aux tableaux de Rogier van der Weyden, comme sa très chouette (mais si) Descente de croix avec une vierge plus blanche que le saint suaire, et Robert Campin (assimilable au maître de Flemalle) qui a peint un triptyque formidable, disponible en kit à monter soi-même chez wikipédia (mais ne soyons pas trop exigeants). Le contexte artistique est, vous l'aurez compris, très dense; revenons en donc à notre agneau.
Parce que oui, en plus d'être un joyaux de l'art flamand du XV° siècle, avec des tas de prouesses esthétiques, le retable de l'Agneau mystique est clairement original. Visuellement d'abord, si on se réfère au bouquin de Valentin Denis, il fait référence au théâtre médiéval, plus précisément aux "jeux de mystère du début du XV° siècle". N'allez pas vous imaginer je ne sais quoi à base de troubadours à clochettes (même si c'est tentant), il s'agissait là de vulgariser des passages de la Bible, pas de faire marrer Monsieur Toutlemonde (même s'il en aurait eu bien besoin), juste lui rendre un peu plus clair le bourdonnement latin qu'il entendait à la messe. Plusiers éléments permettent de faire le rapprochement avec le théâtre : les représentations débutaient par un prologue parlé et d'une manière comparable, les prophètes et les sibylles (vêtus d'ailleurs de costumes rappelant ceux des acteurs et dans des attitudes qui rappellent le jeu théâtral) devisent gaiement dans leur phylactères en guise d'introduction; et puis la construction même du polyptyque rappellerait les "mansions" (maisonnettes ou trétaux) superposées qui servaient de décors de théâtre, calqués sur le modèle des intérieurs flamands de luxe. Cette reproduction de décors de théâtres expliquerait aussi les dimensions de la pièce de l'annonciation : à première vue elles sont maladroites mais en fait, elles sont simplement ressemblantes par rapport aux dimensions des locaux réels.
Peut être vous demandez-vous "mais mais mais ... qu'est ce qui lui a pris à Van Eyck de faire référence au théâtre ?", et c'est bien légitime. Pour donner un élément de réponse, revenons donc au but du retable : illustrer des passages de la Bible de manière suffisamment explicite et majestueuse pour que le fidèle illettré lambda comprenne de quoi il est question et soit subjugué par une beauté divine qui va l'encourager à prier activement. "Mais encore ?" êtes-vous en droit de vous demander, eh bien le théâtre médiévale était par excellence le moyen de narrer les péripéties bibliques efficacement, clairement et de manière marquante pour un spectateur illettré qui aura alors un aperçu, avec des scènes bien choisies, de ce à quoi il est censé consacrer sa foi. Van Eyck va donc plus loin que les retables classiques (même si Monsieur Toutlemonde ne pourra pas déchiffrer les phylactères), grâce à l'inspiration du théâtre, il soigne encore plus la mise en scène et donne à voir quelque chose d'un peu plus familier, sans toutefois faire apparaître le sacré pur et dur comme secondaire.
Mais figurez vous qu'il va même encore plus loin dans les considérations théologiques, puisqu'il ajoute à son retable (ou on lui a fait rajouter dans son retable, il est plus plausible que les grandes lignes aient été décidées par un membre éminent du clergé) ce que Valentin Denis appelle joliment "des intentions oecuméniques". Attendez ! Avant de sombrer dans un sommeil aussi immédiat qu'instantanné, je vais être plus claire (enfin je vais essayer). Toujours selon Valentin Denis, le retable aurait été fait et pensé, au départ, avant que Joos Vijd se l'aproprie, pour l'occasion du Grand Schisme d'Occident en 1417, ou encore plus précisément, pour la réunification de l'Église d'Orient et d'Occident sous le pape Martin V après moult années de querelles. Je crois que je vous ai perdu ... Bon alors pour les courageux qu'il reste, l'idée est de réunir l'*ensemble* du peuple chrétien en "un seul troupeau" (selon saint Jean, oui oui) qui galoperaient tous gaiement vers l'agneau qui, et c'est bien aimable de sa part, verse son sang pour *tous* les hommes, le tout enrobé de triomphe et de monumentalité. En termes encore plus triviaux : la réconciliation générale dans l'allégresse autour du sacrifice de la bestiole dans le cadre majestueux du paradis. Les indices concrets en faveur de cette théorie, c'est le joyeux mélange de costumes orientaux et occidentaux, des espèces végétales de diverses provenances (histoire de contenter tout le monde), Dieu coiffé d'une tiare (comme un pape, donc) et encore des papes à la tête du cortège des martyres.
Certains attendent peut être encore un avis personnel. Je les félicite ! Vous avez su garder espoir jusqu'au bout (ou vous avez sauté allègrement quelques paragraphes).
...
Ahem ...
Alors allons y. Dans le tout premier épisode de la saga, je prenais cette histoire de polyptyque ultra complexe comme un défi. Un défi plutôt ambitieux même ... Je ne sais pas si j'ai réussi à éveiller votre intérêt sur l'art flamand du XV° siècle mais si vous pouvez réussir à trouver des images de qualité du retable (ou mieux, à le voir pour de vrai si jamais vous allez à Gand), peut être que vous aussi, vous lui trouverez du charme. Ce que je pense au fond, c'est que ce monument demande à être vu dans le détail, ce qui est un brin contradictoire avec son support, qui est, en principe, fait pour être plutôt vu de loin, et avec ses dimensions. L'événement à l'origine du retable (si cette théorie est juste) peut explique cette monumentalité et l'Église regorge de pièces ultra luxueuses mais la peinture flamande demande des formats plus modestes pour pouvoir pleinement être appréciée. Mais quand même, quand je vois cette foule de détails, je peux pas m'empêcher de repenser (si jamais des gens sérieux passent par ici, ils risquent la rupture d'anévrisme, ils sont prévenus) à Où est Charlie, cette série de livres qui a peut être bercé les jeunes années de certains d'entre vous. Bon, bien sûr ici, il n'y a pas quelque chose en particulier à chercher, mais il y a tout à trouver, comme une foule de clins d'oeil plus ou moins marquants dans un ensemble incroyablement grand, et clair, malgré tout. Je trouve ça plutôt touchant qu'il y ait des petits oiseaux dans le ciel bleu, je trouve la tête et les chaussures du pélerin au tout premier plan rigolote, j'aime bien les fruits sur les arbres etc. Tout ça c'est pour magnifier la foi comme elle était vécue à l'époque, mais en toute laïcité, ça réussit à me toucher quand même (même si le/les commanditaires doivent s'en retourner dans leur tombeau).
Voilà qui clos cette looongue saga. J'espère que ça a plu à certains d'entre vous et je vais tenter de réfléchir à Dali pendant que j'en ai encore le temps. Pour les images, je vais vous demander de vous reporter aux épisodes précédents, je ne peux pas faire beaucoup mieux.
(bon alors
là évidemment l'image est bigrement coupée ... allez donc voir
(encore un belle image, bien joué Cranky
... alors les rayures jaunes n'apparaissent pas sur l'original, elles sont seulement ici et sur toutes les images qui vont suivre à peu près)
Tout à droite, Jean-Baptiste, bien que
recouvert d'un joli manteau pour l'occasion, porte les attributs témoignant de son mode de vie peu confortable (tunique en poil de chameau, aspect hirsute, pieds nus). Il a interrompu sa lecture
pour désigner le Méssie d'un geste caractéristique. Son double cintre personnel dit "Celui-ci est Jean-Baptiste, plus qu'un homme, égal aux anges, somme de la Loi, encensement de l'Évangile, voix
des apôtres, silence des prophètes, lampe du monde, témoin du Seigneur" (oui, tout ça)
Nous y voilà, last but not least, Dieu lui-même. La
manière dont il est assis sur son trône, figé par rapport à la Vierge et à Jean-Baptiste, rappelle l'art byzantin. Le dossier de son trône est décoré de pélicans puisque, paraît-il, cet animal
n'hésiterait pas à se suicider pour nourir ses petits. De surcroît, il porte une tiare, donc le chapeau des papes, mais je reviendrai probablement là dessus plus tard (si vous êtes encore là). Et
puis Dieu a droit à un triple cintre doré au dessus de sa tête qui dit "Celui-ci est Dieu, tout puissant par sa majesté divine. Il est le meilleur parmi tous à cause de sa douce bonté. Il est le
rémunérateur le plus généreux à cause de sa largersse infinie". Et pour finir, il faut dire que Dieu a vachement la classe dans son habit rouge (tellement rouge qu'il faut du bleu et du vert pour
compenser à côté) avec des tas de dorures, de pierres précieuses et de perles naturelles (oui, si on les regarde de près, elles sont imparfaites, "baroques" au sens premier du terme).
Pour faire
simple, l'ange Gabriel (à gauche) annonce à la Vierge (à droite) qu'elle va mettre au monde un fils par le biais du Saint Esprit (la colombe auréolée au dessus de la Vierge). Vous aurez sans
doute compris que ce fils, ce sera Jésus, et donc cette scène est le premier grand pas vers la rédemption. Tout ce joyeux monde est installé dans un intérieur flamand du XV° siècle,
reconnaissable grâce au plafond en bois à solives et à la vue sur une ville typiquement flamande par les fenêtres. L'ange Gabriel est visiblement en train de déranger la Vierge pendant ses
prières en lui annonçant qu'il vient du ciel et que les étoiles entre elles ne... bref. Votre oeil de lynx aura probablement remarqué les inscriptions dorées entre l'ange et la Vierge. Ce sont en
quelques sortes des bulles de bande dessinée : l'ange dit à la Vierge "ave gracia plena, dominus tecum" (dont je ne connais pas la traduction exacte) et la Vierge répond "ecce ancilla domini"
(autrement dit "voici la servante du Seigneur"). Comme ses mots s'adressent à Dieu, ils sont non seulement écrits de droite à gauche mais aussi inversés de manière à ce que seul Dieu/le Saint
Esprit puisse lire. Le mobilier rappelle la pureté et la piété de la Vierge avec des objets en cuivre brillants, le linge immaculé, le lys tenu par l'ange mais aussi des manuscrits religieux.
Dans la partie supérieure,
deux prophètes se trouvent de part et d'autres de deux sibylles. Les prophètes, ce sont Zacharie et Michée et les sibylles, ce sont un peu les Madame Soleil de l'antiquité gréco-romaine (ici la
sibylle d'Érythrée et la sibylle de Cumes). Tout ce joyeux monde a annoncé l'arrivée du Christ et pour que les choses soient bien claires, les frères Van Eyck ont écrit les noms sur le cadre et
des phylactères (les banderoles blanches) qui retranscrivent leurs révélations respectives.
Enfin, dans la partie
inférieure, les joyeux donnateurs Joos Vijd et Isabelle Borluut encadrent saint Jean-Baptiste (celui qui tient un agneau) et saint Jean l'évangeliste (celui qui tient une coupe qui déborde de
serpents). À défaut d'être les saint patrons des donnateurs, les deux saints ont un rapport avec l'épisode de l'Agneau mystique : le baptiste tient l'Agneau de Dieu et l'évangéliste a eu la
vision de l'agneau mystique. Tout le monde est représenté sous une architecture feinte dans un bel exercice de style ("hé regardez ! c'est la peinture qui est plus forte que l'architecture !") de
même que les saints sont représentés en grisaille, c'est à dire sous forme de sculptures en marbre monochrome ("hé regardez ! c'est la peinture qui est plus forte que la sculpture !"). Le
réalisme des personnages est frappant, les donnateurs sont représentés sans idéalisation, l'important, c'est leur piété.
