AVERTISSEMENT : malgré tout le travail que j'ai pu fournir (mais si. Parfaitement.), ce qui va suivre et ce qui a précédé n'est
toujours pas
scientifique. Chers étudiants/lycéens/etc, consultez des bouquins au lieu de traînasser sur internet.
Résumé des
épisodes précédents : l'origine du retable reste mystérieuse (qui l'a
commandé, pourquoi, qui l'a peint ...). Le retable fermé sert d'introduction au retable ouvert, il aborde les thèmes de l'origine de l'Agneau mystique, autrement dit l'origine du Christ
(l'annonciation et les prévisions des prophètes et des sibylles), désigne les deux saints liés aux visions de l'Agneau (saint Jean l'Évangéliste qui, dans ses visions de l'Apocalypse, reprend les
paroles de saint Jean-Baptiste "Voici l'agneau de Dieu qui ôte le péché du monde") et montre les deux "donateurs" en prière.
Maintenant on va attaquer les choses sérieuses. Le retable ouvert est plus complexe (et plus chouette) que le retable fermé. Seulement, le retable n'était ouvert que certains dimanches et jours
de fêtes. La rareté de ses apparitions le rendait encore plus extraordionaire, il suscitait encore plus d'admiration (et d'enthousiasme mystique).
Bon. Là, vous voyez peut être pas grand chose. Mais comme je peux pas faire plus gros, je vous glisse un
gentil lien pour voir ça
(d'un peu) plus près. Commençons donc par le panneau central du niveau inférieur, celui où il y a le fameux agneau.

(bon alors
là évidemment l'image est bigrement coupée ... allez donc voir
par ici)
Nous nous trouvons dans le cadre enchanteur de la Jérusalem céleste, un genre de "Paradis" où tout les gentils chrétiens vont se retrouver une fois qu'ils auront passé l'arme à gauche. La
Jérusalem céleste est pleine de plantes diverses et variées, de diverses origines géographiques pour convenir à l'ensemble de la communauté chrétienne mondiale, en quelques sortes représenter un
condensé, un best of avec des iris, des rosiers, des cyprès, des cerisiers, des dattiers et des tas d'autres espèces identifiables par des botanistes. Évidemment, Van Eyck en profite pour montrer
tout ce qu'il sait faire et tout ce qu'il a vu pendant ses voyages. Les édifices à l'arrière plan sont principalement inspirés de l'architecture occidentale du Moyen-Âge.
Au beau mileu de cette charmante bourgade qu'est la Jérusalem céleste, trône l'Agneau, dans toute sa splendeur, délicatement posé sur un autel pourpre et doré (des couleurs glorieuses quoi),
versant son sang dans un calice d'or avec une vigueur criante de vérité (mais si regardez, il y a un bon jet qui part en arc de cercle sous la pulsion cardiaque directement dans le calice et des
goutelettes qui dégoulinent le long de son abdomen. Ah je sais que ça vous plaît les détails gores). Autour de l'Agneau, deux anges agitent des encensoires, huit anges sont en adoration et
quatre anges, au fond, tiennent les instruments de la Passion. Je ne rentre pas dans les détails concernant les sus-dits instruments, ceux que ça intéresse demanderont dans les commentaires ou
regarderont le film de Mel Gibson sur la question.
La fontaine de vie, devant l'agneau, est la source des quatre fleuves purificateurs de la Jérusalem céleste. Elle est remarquable de réalisme avec des débits d'eau différents suivant leur hauteur
et des ronds dans l'eau du bassin sous chaque jet. Si vous avez l'occasion de regarder une image potable de cette fontaine (haha potable ... fontaine hahaha ahem), vous pourrez distinguer des
pierres précieuses et des perles, dans l'eau, juste devant la fontaine, ils symbolisent les vertus allouées à ceux qui ont droit à la grâce (c'est à dire à l'eau de la fontaine).
Précisément, ceux qui ont accès à la fontaine sont représentés en quatre groupes, quatre processions, convergeant vers l'agneau (un peu comme les quatre fleuves de la Jérusalem céleste mais en
sens inverse ?). Au premier plan, à gauche, sont représentés des personnalités de l'ancien testament : des prophètes, des patriarches (donc les ancêtres du peuple d'Israël, Abraham tout ça ...)
et des philosophes et poètes célèbres de l'antiquité classique (le seul identifiable est Virgile, le barbu en toge qui tient une branche fleurie et qui est couronné de lauriers). De l'autre
côtés sont représentés des personnalités rattachées au Nouveau Testament : 14 apôtres (si vous vous demandez s'ils sont pas censés être 12, c'est normal : Judas a été remplacé par Matthias et
Paul et Barnabé se sont joints à la joyeuse troupe), trois papes, trois martyrs (saint Étienne et les pierres de sa lapidation, saint Laurent et saint Liévin, patron de la ville de Gand, en
train de tenir une tenaille dans laquelle repose sa gracieuse langue). Les deux processions du fond brandissent fièrement branches de palmier, témoignant de leur accès à la félicité céleste
(quelque part je me dis « était-ce nécessaire ? » on le sait qu'ils sont au paradis, pas la peine d'en rajouter ...). À gauche nous avons donc les confesseurs et à droite, les vierges
(parmi elles on peut reconnaître sainte Agnès, sainte Barbe, sainte Catherine et sainte Dorothée si vous voulez tout savoir).
Et pour couronner le tout, la colombe du saint Esprit dispense ses rayons dorés sur l'ensemble de la scène, c'est une symbole plutôt utilisée au Moyen-Âge (en gros, c'est pas archaïque mais
presque). Alors si j'étais une fervente chrétienne du XV° siècle, je me dirais « Mazette ! (j'ai toujours rêvé de dire « mazette ») Si je suis une bonne croyante gentille avec
mon prochain, qu'est ce que je m'éclaterai au paradis avec ma branche de palmier !». Tout ça pour dire que le chrétien lambda est censé sentir sa foi exulter devant cette merveille et prier
activement.
Le panneau central du niveau inférieur, que je viens de décrire, est encadré de deux volets.

(encore un belle image, bien joué Cranky
... alors les rayures jaunes n'apparaissent pas sur l'original, elles sont seulement ici et sur toutes les images qui vont suivre à peu près)
À gauche, nous avons donc les juges intègres (ou "juges hônetes"), qui ne sont pas identifiables mais qui portent de chouettes chapeaux et les chevaliers du Christ : des personnalités qui ont eu
un rôle important dans les croisades. Tout ce petit monde galope sur un terrain aride par opposition à la verdoyante Jérusalem céleste.
De l'autre côté sont représentés, les pélerins et les ermites. Ils sont âgés et pieds nus sur un chemin pierreux et la prière est leur seule arme pour combattre la lassitude et la pauvreté. Chez
les pélerins, on peut reconnaître saint Christophe et saint Jacques surtout, avec son coquillage sur le couvre-chef. Du côté des ermites, se trouvent les premiers anachorètes (un mot compliqué
qui est simplement synonyme de "ermite". Brillez en société avec Cranky) saint Paul de Thèbes et saint Antoine d'Égypte. Les ermites sont acompagnés des deux pénitentes sainte Marthe et sainte
Marie-Madeleine (celle qui sont au fond et qui n'ont pas de barbe).
Le registre supérieur appartient à un autre monde, le monde céleste (oui, plus céleste que la Jérusalem céleste), ce qui se fait de mieux en matière de sacré avec Dieu lui-même entouré de la
Vierge Marie et de Jean-Baptiste, son précurseur (en admettant que Dieu soit 2 en 1 : le Père et le Fils).
Mais ne nous égarons pas, ne perdons pas le sens de l'organisation (qui a ri ?) et commençons donc par les deux grisailles au dessus d'Adam et Ève qui représentent ... leur descendance pécheresse
*effet sonore* (quel effet sonore ? oh ben un peu d'imagination hein ! Je vais pas tout faire non plus !). Alors au dessus d'Adam nous avons donc le thème de l'offrande de Caïn et Abel au temple
mais surtout, au dessus d'Ève (tiens donc) le meurtre d'Abel. Parce que oui, cette courge d'Ève, non contente d'avoir mangé le fruit défendu, a *en plus* donné naissance à deux garçons dont un
fratricide. Mais pour le chrétien lambda, le meurtre de son propre frère est beaucoup plus significatif du péché que le simple fait de croquer dans une pomme.
C'est la première fois, dans l'histoire de la peinture, qu'on a représenté des nus aussi proche de la réalité visuelle, Adam et Ève ont sans aucun doute été peint d'après des modèles vivants. Le
moindre détail est retranscrit avec un soin exemplaire, prêtez attention aux reflets de la lumière sur la peau (mais pas aux rayures jaunes, merci), aux muscles, aux courbes, aux veines, aux
ombres ... Van Eyck pousse même jusqu'à reproduire les mains d'Adam plus bronzées que le reste de son corps puisque plus exposées au soleil. Ève travaille certainement moins dehors puisqu'elle
est plus pâle et sa grossesse est déjà visible. Pourquoi tient-elle un citron plutôt que l'emblèmatique pomme ? Certains y voient un symbole d'amertume et d'autres un rapport avec le proverbe
flamand "Appelen vor citroenen verkopten", "vendre des pommes pour des citrons" littéralement mais qui signifie "tromper son prochain".
La partie centrale (que je vous garde pour la fin), est encadrée de chantres et de musiciens que les historiens de l'art qualifient souvent "d'anges" mais leur absence d'ailes laisse tout de même
planer un doute ... Il faut dire que partout ailleurs (annonciation, autour de l'agneau, sur le décor du lutrin devant les chantres) les anges sont bien représentés avec des ailes (multicolores
qui plus est). Il y a une distinction frappante entre les deux groupes : l'un est ultra sacré et l'autre quasi profane. Si vous y prêtez attention, les chantres portent des vêtements ornés de
Vierges à l'enfant, de Christ bénissant etc et le fameux lutrin est gravé de motifs tout aussi religieux comme le remarquable saint Michel terrassant le dragon (enfin un monstre à sept têtes,
c'est pareil). Les musiciens sont vêtus d'étoffes qui semblent plutôt précieuses mais avec des motifs purement décoratifs, tout comme sur l'orgue. Seul le carrelage recouvert de motifs sacrés
(dont moult agneaux) est commun aux deux panneaux. Encore un détail très réaliste, les chantres adoptent une expression propre à la hauteur de leur voix : ceux qui chantent grave ont un visage
crispé, contrairement à ceux qui sont dans un registre aigü qui ont la bouche plus ouverte.
Ça y est, nous y voilà, la dernière grande partie du retable ouvert (quelle émotion !) À gauche, Marie est représentée comme la reine du ciel avec une couronne ornée d'étoiles dorées et de
différentes fleurs : les lys pour la pureté, les roses rouges pour l'amour, le muguet pour l'humilité et les ancolies pour signifier qu'elle est le lien entre l'humain et le divin. Le double
cintre (la voûte) au dessus de sa tête cite le
Livre de la Sagesse : "Celle-ci est plus belle que le soleil, et (plus belle aussi) que toute la disposition des étoiles; comparée à la
lumière, elle l'emporte (sur elle)
Car elle est le resplendissement de la lumière éternelle, le miroir sans tache de la majesté de Dieu."
Ses vêtements et son livre d'heures sont luxueux, ornés de pierre précieuses, de perles ...

Tout à droite, Jean-Baptiste, bien que
recouvert d'un joli manteau pour l'occasion, porte les attributs témoignant de son mode de vie peu confortable (tunique en poil de chameau, aspect hirsute, pieds nus). Il a interrompu sa lecture
pour désigner le Méssie d'un geste caractéristique. Son double cintre personnel dit "Celui-ci est Jean-Baptiste, plus qu'un homme, égal aux anges, somme de la Loi, encensement de l'Évangile, voix
des apôtres, silence des prophètes, lampe du monde, témoin du Seigneur" (oui, tout ça)

Nous y voilà, last but not least, Dieu lui-même. La
manière dont il est assis sur son trône, figé par rapport à la Vierge et à Jean-Baptiste, rappelle l'art byzantin. Le dossier de son trône est décoré de pélicans puisque, paraît-il, cet animal
n'hésiterait pas à se suicider pour nourir ses petits. De surcroît, il porte une tiare, donc le chapeau des papes, mais je reviendrai probablement là dessus plus tard (si vous êtes encore là). Et
puis Dieu a droit à un triple cintre doré au dessus de sa tête qui dit "Celui-ci est Dieu, tout puissant par sa majesté divine. Il est le meilleur parmi tous à cause de sa douce bonté. Il est le
rémunérateur le plus généreux à cause de sa largersse infinie". Et pour finir, il faut dire que Dieu a vachement la classe dans son habit rouge (tellement rouge qu'il faut du bleu et du vert pour
compenser à côté) avec des tas de dorures, de pierres précieuses et de perles naturelles (oui, si on les regarde de près, elles sont imparfaites, "baroques" au sens premier du terme).
Allez c'est tout pour aujourd'hui, merci à ceux qui ont lu jusqu'au bout. La prochaine fois, pour la dernière, je vous expliquerai un peu mieux pourquoi ce retable est encore plus
extraordinaire.